Volume 2 - janvier 2010

 


 
 
Auteur :
Christian ROSSIGNOL

Editorial
Altérations, dysfonctionnements et handicaps :
pour une terminologie et des concepts opératoires


 

Volume 2 coordonné par Christian Rossignol

S’il est une chose que les articles présentés dans ce numéro contribuent à établir c’est sans doute que la confusion qui perdure au sujet des concepts de base utilisés dans le champ des “disability studies” constitue non seulement un obstacle au développement de la recherche internationale dans ces domaines mais conduit également à une quasi-impossibilité de produire des textes légaux susceptibles d’assurer un minimum de sécurité juridique aux personnes concernées.

Des analyses de l’« International Classification of Functioning, Disability and Health » produites au cours des 10 dernières années ont montré qu’en dépit de l’affirmation selon laquelle elle aurait été conçue pour « fournir une base scientifique pour la compréhension et l’étude des états fonctionnels associés aux problèmes de santé », elle est, de ce point de vue inutilisable1 .

L’analyse de la« classification » dite « processus de production du handicap » proposée par le « Comité Québécois sur la Classification internationale des déficiences incapacités et handicaps » que propose Joëlle CANTON aboutit à des conclusions similaires, à savoir que cette dernière n’a pas été conçue en fonction d’un objectif général d’« explication » du « processus de production du handicap », et qu’elle ne peut prétendre y contribuer de façon significative.

Dans les deux cas, la démarche – essentiellement politique – qui a présidé à l’élaboration de ces dites « classifications » a été principalement orientée vers la recherche d’un consensus sur une terminologie internationale, multi-usages et politiquement correcte. Elle ne pouvait aboutir à la construction d’une structure conceptuelle opératoire utilisable dans une démarche de recherche scientifique.

Dans le domaine juridique, la situation n’est pas meilleure. Il n’est pour s’en convaincre que de se référer à la « Convention relative aux droits des personnes handicapées »2 . Adoptée par l’assemblée générale des Nations Unies en décembre 2006, nous y trouvons, dans son article 2 des « Définitions » pour le moins surprenantes de ce qu’il faut entendre par « communication », par « langue », ou par « discrimination fondée sur l’incapacité ». Mais dans le même temps elle s’abstient de définir ce qui constitue principalement son objet à savoir le « handicap » et la « personne handicapée ».

Il faudra se référer au préambule pour y trouver deux ébauches de définitions du concept de “disability” présenté comme « un concept en évolution » :

“Disability results from the interaction between persons with impairments and attitudinal and environmental barriers that hinder their full and effective participation in society on an equal basis with others” 3

Ou bien encore, à l’article 1er du même texte dans lequel les personnes handicapées sont :

“Those who have long term physical, mental, intellectual or sensory impairment which in interaction with various barriers may hinder their full and effective participation in society on an equal basis with others.” 4

Cette définition, présentée comme nouvelle et « en évolution », n’est qu’une reformulation de la définition du handicap proposée par Philip WOOD à la fin des années 70. Abandonnée depuis par l’OMS elle refait aujourd’hui surface avec pour conséquence le fait que la notion ainsi définie est désormais incompatible avec la notion de handicap telle qu’elle est couramment utilisée, par exemple dans les textes législatifs et dans la littérature professionnelle de langue française. Elle est, de plus incompatible avec la notion de handicap couramment utilisée dans les « traductions » françaises des textes internationaux.

L’idée générale qui se dégage des contributions présentées dans ce numéro de la revue « Interactions », est sans doute que l’établissement de distinctions claires, la définition de concepts opératoires et l’élaboration des structures conceptuelles, indispensables au développement de la pensée et du raisonnement scientifique, sont à considérer comme des tâches prioritaires et urgentes. Ces structures conceptuelles sont à distinguer clairement des métaphores politiques en usage dans le discours courant et leur production est une entreprise nécessairement pluridisciplinaire qui incombe prioritairement à la communauté scientifique internationale, toutes disciplines confondues. Ses résultats conditionnent largement la possibilité d’avancées significatives dans l’analyse des interactions entre les divers ordres de phénomène que constituent les altérations corporelles, les dysfonctionnements et les handicaps.

 


 
1 La « version recherche », de cette « classification », – annoncée depuis plus de 15 ans –, censée « répondre aux besoins spécifiques de la recherche et fournir des définitions opérationnelles précises » n’est pas sur le point de voir le jour. Cf. à ce sujet les articles suivants :
BARRAL C., & ROUSSEL P., (2002) De la C.I.H. à la C.I.F. Le processus de révision. Handicap n° 94-95, pp. 1-23
MILES M., (2003) Regard critique des experts français sur la nouvelle classification des handicaps de l’OMS. Handicap, n° 100, pp. 69-73.
ROSSIGNOL, C. (2007) Classifications internationales des altérations corporelles, dysfonctionnements et handicaps. Pour une clarification des concepts. In Entretiens de Bichat, Entretiens d'orthophonie. Paris: Expansion Formation Editions, p. 62-69. Internet : http://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00242420
ROSSIGNOL C., (2002) La « classification » dite CIF proposée par l’OMS peut-elle avoir une portée scientifique ? Handicap, n° 94-95, pp. 51-93. Internet : http://www.lpl.univ-aix.fr/~fulltext/1427.pdf
2 http://www.un.org/disabilities/ Article 1 : Objet
3 Ce qui se traduit par : « Le handicap résulte de l’interaction entre des personnes qui présentent des altérations (physiques, mentales, intellectuelles ou sensorielles) et des barrières culturelles ou environnementales qui sont des entraves à leur pleine participation à la vie sociale sur une base d’égalité avec les autres »
4 Ce qui se traduit par : « … celles qui présentent des altérations physiques mentales intellectuelles ou sensorielles chroniques qui, en interaction avec différentes barrières, peuvent entraver leur pleine participation à la vie sociale sur une base d’égalité avec les autres».

 


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